Merci à Marc Pautrel d'avoir initié cet échange pour les vases communicants entre son texte (ci-dessous) et le mien.
J’ouvre la grande boîte à chaussures et je vais directement voir les photos d’enfance. J’examine un à un les clichés Ektachrome sur lesquels j’apparais, de la naissance jusqu’à l’âge de six ou sept ans. Toutes ces photographies sont incroyablement saisissantes, non parce qu’il s’agit de moi-même, ni parce que je ne me reconnais pas sur elles, mais parce que ma présence y est énorme. Je les regarde et il me semble que je suis devenu une légende, et donc que ma vie future sera totalement opposée à celle dont j’ai rêvé, la vie que je souhaitais, la vie que je voulais.
Sur certaines photos je suis seul, sur d’autres on m’accompagne, ma mère, mon père, mon oncle, parfois mon petit frère en ombre malicieuse et toujours prêt à rire et bondir hors du champs. Moi je suis sérieux, grave, immobile, terriblement adulte finalement. Oui, c’est ce qui me surprend le plus : à cinq ans je suis déjà âgé, je suis déjà dans la force de l’âge, comme déjà mort et déjà revenu à la vie, comme si ce petit enfant se réincarnait lui-même. Mon regard semble dire : « je sais ce qui va se passer ensuite, alors je me prépare. »
Curieusement, je suis plutôt grassouillet, non pas de corps mais de visage, j’ai de bonnes joues, un visage rond, et l’effet est amplifié par les cheveux mi-longs, à la mode des années 1970, et ces yeux minuscules enfoncés dans le visage, on ne voit pas tes yeux quand tu souris me dit toujours ma mère, et les copains de l’école aussi qui prétendent que j’ai l’air d’un chinois. On dirait que mon visage est un cercle, une boule, ma tête est ronde. Je regarde toujours droit l’objectif, je fixe l’appareil, je ne sais pas comment une telle chose est possible, comment un enfant de cinq ans peut regarder si intensément un minuscule trou noir, l’objectif de l’appareil photo, un appareil à focale fixe, à moins que cet enfant ne cherche le regard de qui le photographie, qu’il veuille trouver ces yeux et que ces yeux étant cachés derrière l’appareil il doive traverser l’appareil, et donc le viseur situé derrière l’objectif.
Sur ces photos mon regard est parfois celui de la bouderie, on voit que l’enfant n’a pas envie d’être photographié, que cela l’énerve d’être la fierté de ses parents, qu’il n’est pas leur propriété, qu’il est lui, autonome et indépendant.
Quelques années plus tôt, je suis un gros et grand bébé, vraiment costaud, impression de solidité, un long bloc massif. À mon premier anniversaire, je suis photographié dans une chaise haute avec devant moi un gâteau aux fraises et à la crème sur lequel est plantée une petite bougie bleue allumée. Je trône comme un roi mais je regarde à nouveau l’objectif, c’est incroyable, le photographe est très bon, il doit probablement appeler le sujet jusqu’à ce qu’il fixe bien l’appareil, hé ho, par ici, Marc, Marc, Marc, ce prénom de l’enfant répété sans fin par les parents les dix ou vingt premières années pour l’appeler, le reprendre, le réprimander, plus rarement pour dire des choses tendres, car pour les mots doux on n’ajoute pas le prénom, le tutoiement contient déjà ce prénom.
Il existe aussi, du même trimestre, peut-être du même jour, d’autres photos sur lesquels j’éclate de rire, gros bébé joufflu s’esclaffant, ces images sont très drôles, très fortes, je suis vraiment content de commencer cette vie, on va bien rigoler, et les décennies suivantes vont confirmer, confirmeront de plus en plus, adulte je rirai de plus en plus souvent à mesure que j’acquerrai la maîtrise de mon corps et des atomes alentour.
Deux photographies en particulier m’impressionnent vraiment, et elles me donnent plus de confiance en moi aujourd’hui, en ce que je vais devenir, en ce que la suite de ma vie va pouvoir contenir de merveilleux, des surprises immenses, des scènes de dimensions encore inimaginables à ce jour.
Dans la première photo, prise dans notre appartement, mon père me tient dans ses bras. J’ai un an, le regard dans le vague pour une fois, une étrange attitude songeuse, avec la main recourbée vers le menton, comme si je réfléchissais. Mon père regarde lui aussi en côté, il sourit, il est moins grave que le bambin qu’il a dans ses bras, il ressemble beaucoup à l’adulte que je suis devenu, lui c’est moi, il a presque l’âge que j’ai aujourd’hui, sans doute trente ou trente-cinq ans. Nos regards partent dans des directions différentes, moi tourné vers le gauche de la photo, lui vers la droite. On dirait un tableau rare peint à la Renaissance, Joseph portant Jésus dans ses bras.
Dans la deuxième photo, prise en plein hiver au bord de la mer, je suis un peu plus vieux de quelques semaines, et c’est ma mère qui me tient dans ses bras. Elle est habillée d’un manteau gris clair avec des gants noirs très chics, moi j’ai un petit manteau beige et un bonnet blanc qui me descend jusqu’aux yeux. Je regarde à nouveau directement le photographe et mon bras gauche s’appuie contre l’omoplate de ma mère, comme si je cherchais à me dégager, à descendre et partir seul. Ma mère a les yeux fixés sur mon visage et m’admire en souriant. Elle me regarde et moi je regarde le photographe. On dirait à nouveau une peinture classique, une Vierge à l’enfant, la composition est parfaite, l’enfant est plein de force, il est déjà devenu le roi, il a déjà ce regard inquiet et préoccupé, grave, absent, qui ne le quittera plus ensuite. On voudrait dire qu’il connaît son futur, mais non, le seul qui connaît tout cela, le seul qui pressent tous ces messages au travers des décennies, et sans en être encore conscient, c’est le metteur en scène de tous ces clichés d’enfance, le grand architecte, celui qui tient l’appareil enregistreur, mon père le photographe.